Étagère à histoires qui n'ont pas trouvé de dessins. Attention, ça sent un peu la poussière!

 

 

Premier rayon

 

Le violoniste bleu

 

 

 

Dans les rues de Vitebsk, les nuits où la pleine lune brille après la pluie, Moïche Zakharovitch Chagalov suit les rêves de ses pas et laisse la vie chanter dans son violon.

 

« Mon cirque se joue dans le ciel, il se joue dans les nuages parmi les chaises, il se joue dans la fenêtre où se reflète la lumière. »

Marc Chagall

« Les tableaux de Chagall sont un récit. »

Gaston Bachelard

 

« Laissez vos lumières allumées. J’ai besoin de vous souvenir. Et si ce soir je vais pleurer. Ben demain, je vas revenir. »

Loïc Lantoine

 

Aux soirs où la lune, à travers les fenêtres, danse dans nos histoires. Et pour qu’il y ait toujours une fenêtre ouverte sur nos souvenirs quelque part.

 

 

La nuit est tombée sans bruit sur la ville de Vitebsk. Une lumière jaune et douce venue de la lune filtre à travers la couverture bleue tirée par la nuit sur les toits. Elle coule dans les rues endormies et dépose sur les pavés, joues de pierre encore chaudes des baisers du soleil, une fragile écume dorée. L’air est chargé des parfums de la journée, soupirs d’un printemps qui éclot rassemblés en bouquets flottants. Un ennui confortable émane des lourdes masures aux fenêtres obscures.

 

C’est dans ces rues que Moïche Zakharovitch Chagalov marche, ou plutôt flotte. Un pantalon rouge élimé, une veste de velours vert, la peau ensoleillée, les cheveux en broussaille, le cœur au vent, un œil en enfance et l’autre dans la nuit. Seul. D’une main, il traîne une vieille chaise en bois dont le siège en cuir mal clouté fait un creux. Les pavés râpent ses pieds, les chaises ne portent pas de souliers. Sur cette chaise, il n’y a que Moïche qui peut s’asseoir et se sentir bien. Quand il sera vieux, il trouvera quelqu’un avec les mêmes fesses que les siennes pour lui donner sa chaise. Sur le dossier, il y a des timbres. Ils viennent de pays qui n’existent plus et leurs couleurs sont presque passées. La chaise a beaucoup voyagé. Dans son autre main, Moïche tient un violon jaune, du même jaune que le clair de lune. C’est un violon qui a été taillé dans l’astre nocturne par un vieux luthier aux mains épaisses, aux rides remplies de sciure, à la barbe drue et blanche et aux yeux lavés à l’eau de mer. La musique que joue ce violon est belle, mais triste, comme la lune. Moïche flotte vers le vieil immeuble.

 

Moïche se confond avec la nuit, il en fait partie, il est le violoniste bleu. Celui qui joue quand viennent les rêves pour tricoter avec sa musique les songes et les souvenirs. Celui qui joue les nuits de pleine lune après la pluie pour retrouver ceux qu’il a perdus.

 

Moïche installe sa chaise sur la petite place autour de la fontaine, s’y assied et attend la pluie. Elle ne devrait plus tarder. Après, il suivra les rêves de ses pas. Après, il sait qu’il ne sera plus seul. Il y aura les souvenirs. Celui de la pluie et les autres. Les arbres sentiront les fleurs mouillées et des fenêtres s’allumeront.

 

Une petite musique. Un toit qui chante. Il pleut. Des gouttes rondes se détachent des fils électriques tendus le long des rues, des notes de pluie. Moïche ferme les yeux vers le ciel pour mieux écouter la pluie. De temps en temps, il essuie ses cheveux et ses joues qui coulent. Et puis la pluie sans bruit cesse. Il en va ainsi des pluies de nuit, elles n’existent que pour quelques-uns puis disparaissent. Moïche se lève et reprend sa route vers le vieil immeuble.

 

Au détour d’une rue, Moïche se cogne presque à la vieille dame raide et sèche, vieille échelle en bois posée contre le mur du vieil immeuble, dont la nuit a bleui la couleur. Ses yeux grimpent le long des barreaux. Le mur est haut. Le toit rempli de lune déborde dans la rue. Moïche attache sa chaise dans le dos avec un bout de corde, coince son violon sous le bras et grimpe sur la vieille dame. Elle émet un craquement articulaire, puis retombe dans le silence, un peu gênée par son grand âge. Moïche fait comme s’il n’avait rien entendu et poursuit son ascension en se faisant plus léger. Plus il monte, moins il est rassuré et plus ses mains deviennent moites. Ses souliers usés ne lui sont pas non plus d’un grand secours. L’échelle balance d’un pied sur l’autre à cause du vent. Celui-ci est plus froid en haut et souffle par rafales. Le vent est toujours le dernier à se souvenir de la guerre.

 

Moïche manque de tomber à plusieurs reprises, mais finit par arriver sur le toit. Il frissonne au parapet de la nuit. Il remercie l’échelle qui lui rend un nouveau craquement, puis détache sa chaise et s’y assied. La lune mouillée sèche ses rayons dans le vent frais. Moïche attrape son violon et commence à jouer. Le vent se tait. À travers la musique, sa respiration souffle comme un accordéon. Plus bas, le long des rues, les fils électriques s’égouttent encore. Un jour, quand il sera prêt, Moïche emportera cette ville avec lui pour marcher en équilibre sur le fil de l’horizon.

 

En attendant, il joue du violon sur le toit du vieil immeuble pour retrouver ceux qu’il a perdu. Et c’est si beau, que les toits des bâtisses aux alentours s’envolent comme des oiseaux jusque sur ses genoux. Et c’est si beau, que la lune vient se poser sur son épaule. C’est elle qui tient l’archet dans les mains de Moïche, c’est elle qui joue maintenant. Au bout d’un moment, elle bat des ailes pour reprendre sa place dans le ciel en pensant aux couleurs des après-midis d’été qu’elle ne verra jamais. C’est pour cela qu’elle est triste. Pour cela et parce qu’elle a beaucoup de solitudes à consoler.

 

Plus Moïche joue, plus il se confond avec son instrument. Il devient son violon ou alors c’est le violon qui devient Moïche. Avant qu’il ne puisse plus faire la différence, il s’arrête de jouer, attache sa chaise dans le dos, coince son violon sous le bras et redescend le long de la vieille échelle.

 

Sur son chemin, des fenêtres s’allument. Ce sont les souvenirs de Moïche. Les souvenirs de ceux qui habitaient le vieil immeuble avant que la guerre ne les emporte. Les souvenirs de ses amis.

 

Au dernier étage, juste en dessous du toit, vivait une frêle danseuse à l’air sévère. Ses cheveux noirs tirés en arrière n’osaient jamais revenir vers l’avant. Même quand elle ne dansait pas, elle dansait. Moïche toque à sa fenêtre et lui sourit. Elle l’invite à enjamber le rebord sur lequel un chat se tient en équilibre et ils dansent tous les deux, de la musique dans le cœur, sur le tapis usé du salon. Alors, dans le souvenir de ce tout petit creux de vie, Moïche se dit que sa vieille chaise aurait bien plu au vieux tapis.

 

Moïche soupire sur le souvenir de ses amis, puis continue à descendre.

 

Au cinquième étage, habitait un vieux peintre presque russe qui parlait en vers et à l’envers. Il peignait les tableaux qu’il voyait dans ses rêves. Il avait les mains pleines de peinture et ses yeux riaient tout le temps comme ceux des enfants du voyage. Il aimait la poésie, il l’aimait tellement qu’il vivait dedans. Il disait que les poètes ont la discrète politesse de laisser passer la vie. Quand il était plus jeune, il s’habillait élégamment pour parcourir le monde sur sa vieille bicyclette. Moïche toque à sa fenêtre. Le vieux peintre l’invite à boire le thé noir qui chauffe sans arrêt dans la bouilloire de sa cuisine. Et pendant que Moïche souffle sur son thé et que la tasse lui brûle les doigts, il lui raconte encore une fois ses rêves et ses voyages.

 

Moïche soupire sur le souvenir de ses amis, puis continue à descendre.

 

Au deuxième étage, vivait une famille remplie d’enfants à la peau brune et aux cheveux poussiéreux qui faisaient danser des carrés de couleurs. Le père était marchand ambulant de fruits et légumes. Il les récoltait après les avoir écoutés pousser sur un terrain qu’il partageait avec ses amis. Assis sur des chaises plantées dans la terre, le coin de l’œil ensoleillé, le verbe haut, ils faisaient pousser le monde. Chez eux, les fruits et les légumes s’entassaient dans des caisses en bois qui montaient jusqu’au plafond. Chez eux, les fruits et les légumes avaient le goût des voyages en camionnette. Moïche toque à leur fenêtre et ils lui donnent des caisses plein les bras en riant fort.

 

Moïche soupire sur le souvenir de ses amis, puis continue à descendre.

 

Quand il pose les pieds sur les pavés refroidis, les fenêtres du vieil immeuble se sont éteintes. La vieille dame raide et sèche va se ranger dans un coin sombre en clopinant. Alors, Moïche abandonne là ses souvenirs et s’en va flotter le long des rues de la ville endormie en attendant la prochaine pluie de pleine lune. Peut-être qu’il ira alors vers l’horizon.

 

Au-dessus de Moïche, la lune ronde baigne dans le vase ébréché de la nuit.

 

 

 

Deuxième rayon

 

 

Un garçon s’assied sur un banc dans un jardin public. Il s’absorbe dans un livre. Le jour décline. Dans cet entre-deux, il va se passer d’étranges choses.

 

Assis sur un banc entre chien et loup

 

 

 

« Je n’ai jamais cru à ce que je voyais distinctement. Quand une image est nette, je la floute. »

 

Les têtes raides (Les Terriens).

 

Et parce que le temps s’assied lui-aussi sur les bancs.

 

 

C’était un début d’après-midi d’été perdu parmi d’autres.

La chaleur de l’air floutait les rues et assoupissait les passants.

Je devais faire un choix. Un choix important. Et je n’arrivais pas à me décider.

Je m’étais installé dans le parc, sur le vieux banc en bois à la peinture écaillée par le temps, pour réfléchir. Ses planches sont recouvertes d’inscriptions, elles racontent l’histoire des habitants du quartier.

 

J’avais apporté un livre. Lorsque je l’ouvris, le banc émit un craquement sec.

J’étais en train de soulever le coin d’une page terminée pour la tourner, quand une feuille tombée de l’arbre qui m’ombrageait vint se rajouter à celles de mon livre.

Après avoir lu cette page qui se trompait de saison, je levai les yeux et crus voir un chien lancer avec ennui un bout de bois à un monsieur ventripotent. Le monsieur était tellement investi dans cette mission qu’il en bavait d’aise.

Je me rendis vite compte que c’était l’inverse qui se passait, le monsieur ventripotent lançait le bout de bois et le chien allait le chercher.

L’ennui, par contre, était toujours du côté du chien.

 

Autour d’eux, les arbres avaient tous des formes différentes. Je n’y avais jamais prêté attention auparavant. C’était comme si ces formes révélaient le caractère des arbres.

Des rayons de soleil se faufilaient à travers leurs feuillages et partout des ombres et des lumières dansaient au rythme du vent.

Était-ce un loup là, parmi les ombres mouvantes qui regardait le chien ramener indéfiniment le bâton ? Je clignai des paupières pour me pincer les yeux. Le loup avait disparu.

Au-dessus, perchés dans les branchages, des oiseaux invisibles sifflaient.

Plus loin, un vieil homme faisait la sieste, assis sur sa petite chaise pliante. Son ronflement régulier ressemblait au bruit que font les vagues lorsqu’elles viennent se briser l’une après l’autre sur la plage.

Engourdi par ce léger ressac et par la chaleur, je ne résistai pas à l’envie de fermer les yeux. Le paysage se dilua et devint jaune et rouge.

 

Un souffle de vent fit claquer les pages de mon livre. J’ouvris les yeux et le paysage reprit ses nuances de vert.

Je retrouvai ma page, la tournai et lus la suite :

 

     « Attaché ? dit le Loup au Chien : vous ne courez donc pas

 

Où vous voulez ?

 

     Pas toujours ; mais qu’importe ?

 

     Il importe si bien, que de tous vos repas

 

Je ne veux en aucune sorte,

 

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

 

Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.1

 

Je refermai mon livre et relevai la tête, immobile sur le vieux banc en bois. C’était comme si je me trouvais à l’intérieur d’une pièce vide où résonnait l’écho de l’histoire. Un moment passa. Le temps devenait incertain. Mes paupières s’alourdirent à nouveau.

 

Soudain, je me rendis compte que la lumière avait changé. Je rouvris les yeux. Une frêle obscurité naissante que j’avais ressentie avant même de la voir enveloppait le paysage.

Des cendres bleues et grises venues de nulle part et de partout à la fois recouvraient peu à peu le parc et donnaient l’impression qu’il revêtait sans se presser un pyjama de soie indigo. Je ne distinguais plus très bien ce qui m’entourait. Les choses avaient perdu de leur consistance, les contours s’étaient dissous.

 

J’aperçus d’abord mon voisin de droite et mis du temps avant de saisir l’étrangeté de la situation.

Un chien était assis à côté de moi. Un chien au museau pointu et à l’air strict, se tenant très droit, habillé élégamment et portant de fines lunettes.

Je tournai la tête et fus presque moins surpris de découvrir que j’avais un loup comme voisin de gauche. Un loup au pelage poussiéreux, aux muscles saillants et vêtu très simplement.

J’étais incapable de dire depuis quand ils étaient là. Ils se tenaient parfaitement immobiles et regardaient les arbres qui s’obscurcissaient. Ils avaient un air fermé, comme s’ils étaient en proie à une vive réflexion.

 

Sur mes genoux, mon livre était ouvert.

 

Tout à coup, le loup prit la parole, je sursautai :

 

     « Je te le répète, chien, un loup ne peut vivre attaché. Il préfèrera toujours la liberté des fossés au confort d’un foyer.

 

     Mais tu ne mangeras jamais à ta faim, loup. répondit le chien.

 

     Peut-être, rétorqua le loup. Mais jamais je ne vivrai attaché. Jamais je n’aurai de maître.

 

     Tu n’auras peut-être jamais d’amis non plus. » finit par dire doucement le chien.

 

Il y eut un silence. Le chien et le loup avaient repris leur air fermé.

Je n’osais pas bouger. Je les observais tous les deux du coin de l’œil et essayais de respirer le moins possible pour me faire oublier.

 

Là-dessus, un chat à l’air joyeux passa. Il salua le chien et le loup comme s’ils étaient de vieilles connaissances :

 

« Bonsoir messieurs, le crépuscule est particulièrement doux aujourd’hui n’est-ce-pas ? Je suis ravi de vous voir assis ici tous les deux ! Je vous cherchais justement ! Encore en train de discuter pour savoir qui a fait le bon choix ?

 

     Qu’est-ce que tu veux encore toi ? maugréa le chien.

 

     Oui, allez, passe ton chemin ! ajouta sèchement le loup.

 

     Ce n’est pas encore la nuit, qu’est-ce que tu fais là ! aboya le chien.

 

     Ce n’est plus tout à fait le jour non plus ! répliqua le chat.

 

     Bon, qu’est-ce que tu veux à la fin ? répétèrent le loup et le chien en même temps.

 

     Tiens ! Vous êtes d’accord pour une fois ! remarqua le chat. Eh bien voilà, cela fait un moment déjà que je voulais vous dire quelque chose. Voyez-vous, rien ne vous oblige à choisir entre la vie de chien et celle de loup, vous pouvez être à la fois l’un et l’autre, il peut faire jour et nuit en même temps. Peut-être qu’en vous disant cela, vous pourriez détendre vos sourcils un peu trop froncés. Tenez, moi par exemple, j’aime ronronner au coin du feu et marcher en équilibre le long des gouttières de la ville et j’aime être avec des amis et sentir en même temps le vent déposer sur mes moustaches le goût salé et solitaire des grandes traversées. »

 

Sur ces mots, le chat poursuivit son chemin en sifflotant.

 

Le chien et le loup refermèrent leurs bouches qui pendaient depuis que le chat s’était mis à discourir. Ils regardaient dans le vide là où le chat se tenait il y a un instant. Au bout d’un moment, ils se levèrent et se saluèrent :

 

« Au revoir chien !

 

Au revoir mon ami ! »

 

Et ils partirent chacun de leur côté.

 

Bientôt, je n’entendis plus que le bruit de leurs pattes traînant sur le sol. J’étais soulagé que personne ne m’ait remarqué.

 

Sur mes genoux, mon livre était refermé.

 

Encore tout étonné par ce qui venait de se passer, je me levai à mon tour pour rentrer Je devais presque marcher à tâtons.

Arrivé devant chez moi, j’étais persuadé d’avoir rêvé. Après avoir jeté un dernier coup d’œil dehors, je refermai ma porte sur le crépuscule finissant de cette journée d’été et rangeai mon livre entre deux autres dans la bibliothèque.

Je pensai à ma vie. Le choix que je devais faire aller la changer. Comment être sûr de prendre la bonne décision ? Et si je ne choisissais pas, mais que je trouvais un troisième chemin ?

Je décidai d’aller me coucher. J’y réfléchirai demain, bien assis avec un livre sur le vieux banc en bois du parc. Entre chien et loup, j’y verrai plus clair.

 

1 Extrait de « Le Loup et le Chien » de Jean de La Fontaine.

 

 

Troisième rayon

 

 

Variations sur l'hiver, le temps, les rencontres, le petit, le grand, la distance avec les choses.

Perdues dans les rues d'une ville recouverte par l'hiver, deux boules de neige roulent. Jusqu'à ce qu'elles fassent une rencontre.

 

Fait d'hiver version 1

 

Le temps est un oiseau de parapluie échappé d’une horloge. Parfois il se pose, parfois il s’envole, mais toujours il passe.

S’il y a le froid et le froid ressenti, il y a aussi le temps et le temps ressenti.

Aux bonhommes de neige qui traversent le temps.

 

 

Il est un peu plus de quatorze heures. Tout est silencieux et froid.

 

Le temps passe sans se presser.

 

Une épaisse couverture blanche recouvre la ville. Elle craque comme des biscottes de coton sous les pas du petit garçon et de son papa. C’est délicieux aux oreilles.

 

Un peu plus loin, deux boules de neige, une petite et une grosse, roulent le long des rues.

 

À quatorze heures treize, elles arrivent devant le petit garçon et son papa. Elles s’arrêtent.

 

Le temps se pose sur une branche.

 

Le petit garçon regarde les boules de neige. Au bout d’un moment, il lâche la main de son papa, ramasse la plus petite boule et la pose sur la plus grosse. C’est lourd et, quand il a fini, ses doigts sont rouges de froid.

 

Le temps frissonne sur sa branche.

 

Le petit garçon reprend la main de son papa et dit quelque chose. Ça fait un nuage. Son papa aussi dit quelque chose. Ça fait un deuxième nuage.

 

Le temps perd une plume. Elle tombe sur la neige.

 

À quatorze heures dix-sept, une vieille dame minuscule et pressée arrive. Elle fait de tout petits pas et porte une robe découpée dans le printemps.

 

Elle regarde le petit garçon et son papa, fouille dans son sac, en sort une carotte et deux boutons, enfonce le tout dans la boule de neige du haut et dit quelque chose. Ça fait un troisième nuage.

 

À quatorze heures vingt-deux, un vieux monsieur s’approche. Il a des longs bras, le nez qui coule et traîne un parapluie usé qui dessine sur la neige le vol du temps.

 

Il ramasse la plume, regarde la vieille dame, sourit, enlève sa casquette, la pose sur la boule de neige du haut et dit quelque chose. Ça fait un quatrième nuage.

 

À quatorze heures vingt-six, le petit garçon lâche une nouvelle fois la main de son papa et, à l’aide d’une brindille, dessine un trait arrondi sur la boule du haut.

 

Son papa le regarde, puis le prend sur ses épaules. Il y a des flocons de neige dans ses yeux.

 

Le temps quitte sa branche, vole autour du parapluie du vieux monsieur et vient se poser sur la robe en printemps de la vieille dame.

 

Tout le monde se met à parler, même le bonhomme de neige. Ça fait plein de nuages.

 

À quatorze heures trente-deux, il y a tellement de nuages qu’on ne distingue plus rien.

 

À quatorze heures quarante-sept, les nuages se dissipent. Le vieux monsieur et la vieille dame repartent ensemble, le petit garçon et son papa aussi et le bonhomme de neige lui s’en va avec le temps.

 

Il est presque quinze heures. Tout est silencieux et froid.

 

 

Fait d'hiver version 2

 

 

C’est l’hiver.

Tout est froid et silencieux.

 

Non, ce n’est pas tout à fait cela.

 

C’est plutôt qu’il n’y a aucun bruit.

 

C’est l’hiver.

Tout est froid et il n’y a aucun bruit.

 

Voilà, c’est mieux.

 

Dans la ville recouverte de neige, deux boules de neige roulent le long des rues. Seules parmi les passants d’hiver qui s’indiffèrent. Ça veut dire que les passants ont froids, qu’ils ne font pas de bruit et qu’ils ne s’intéressent pas du tout à ces deux boules de neige qui roulent seules le long des rues.

 

Pourtant, c’est étrange deux boules de neige qui roulent seules le long des rues. Mais bon.

 

À force de rouler seules au hasard des rues, les deux boules de neige finissent par se cogner l’une contre l’autre. Ça, ça devait arriver!

 

Ça fait boum.

 

Un gros boum froid qui ne fait aucun bruit. Ce qui veut dire que ça ne fait pas vraiment boum. Ça fait boum mais à l’envers. Ça fait moub.

 

Un gros moub.

 

Les flocons de neige qui s’étaient échappés des boules pendant le gros moub retombent doucement, comme des notes de violoncelle. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est beau. Si on regarde bien… Enfin si on écoute bien… Enfin…

 

Malgré cela, les passants d’hiver qui passent et repassent à côté des deux boules de neige s’indiffèrent à repasser. Par contre, leurs chemises n’ont pas un pli. En plus, ils ne passent pas sans rien ces passants, ils ont les bras pleins de paquets de toutes sortes. Quant à ce qu’il y a dans ces paquets, aucune idée, ils sont fermés.

 

Alors voilà, elles sont là, les deux boules de neige, immobiles l’une à côté de l’autre sur la neige. On dirait une tortue sur le dos. Une tortue glacée.

 

Un petit garçon et son papa qui font scroutch scroutch dans la neige passent devant les deux boules et s’arrêtent de poisson congeler. Ce qui veut dire qu’ils ne bougent plus et qu’ils ont froid jusqu’aux os.

 

Scroutch scroutch dans la neige, c’est pour expliquer le bruit qu’ils font en marchant dans la neige. C’est un peu comme le bruit que ferait un ogre en mangeant des énormes biscottes de coton à son gros-déjeuner.

 

Le petit garçon a la main bien au chaud dans celle de son papa. Il regarde les deux boules l’une à côté de l’autre sur la neige.

 

Il pense à une tortue glacée sur le dos. Tiens !

 

Il lâche la main de son papa, ramasse l’une des deux boules, la pose sur l’autre et trace en frissonnant un trait arrondi et deux trous sur la boule du haut. Il a le bout des doigts tout bleus.

 

Il reprend la main de son papa et dit quelque chose. Ça fait un nuage. Son papa a des flocons de neige comme des notes de violoncelle dans les yeux.

 

Ils regardent encore un peu l’hiver qui sourit aux passants et s’en vont.

 

Les passants à qui l’hiver sourit s’arrêtent de poisson congeler et de passer.

 

Certains se prennent même la main et sourient à leur tour.

 

Ce n’est pas grand-chose. C’est juste des silences entre des notes de violoncelle.

 

Mais ça réchauffe l’hiver.

 

Qui fond.

 

Tout doucement.

 

 

Fait d'hiver version 3

 

 

Hier, vers quinze heures, je vis deux boules de neige qui dévalaient ma rue calme et bien rangée recouverte par la neige.

 

Les boules déboulaient. Elles roulaient à toute vitesse et faisaient plein de bêtises.

 

Les gens râlaient. Les deux boules de neige dérangeaient leur rue calme et bien rangée. Certains disaient même qu’elles feraient mieux d’aller rouler ailleurs.

 

Il faut dire qu’elles faisaient vraiment beaucoup de bêtises.

 

Elles avaient déjà renversé un étalage, écrasé les pieds d’une vieille dame, bousculé un monsieur avec un sac de courses, effrayé un chien, traversé au feu rouge, bu un café sans payer, emporté le casque d’un monsieur qui faisait des travaux dans les égouts et elles continuaient.

 

Elles ratatinaient, écrabouillaient, broyaient, laminaient, aplatissaient, carpettisaient, concassaient, pulvérisaient, fauchaient, brisaient, pilonnaient, déboulonnaient, atomisaient tout sur leur passage…

 

Quand les deux boules de neige arrivèrent à ma hauteur, je me mis devant elles et leur fis un grand sourire.

 

Elles s’arrêtèrent.

 

Je m’approchai, ramassai l’une des deux boules, la posai sur l’autre et traçai avec mon doigt un trait arrondi sur la boule du haut.

 

Il y avait maintenant dans ma rue en désordre un bonhomme de neige qui souriait à l’hiver.

 

En voyant le bonhomme de neige sourire, les gens oubliaient leur colère et se mettaient à sourire eux aussi.

 

Ils regardaient leur rue en désordre et souriaient encore plus.

 

Je souriais aussi.

 

Et je m’en allai en repensant au temps où ma rue était calme et bien rangée.

 

Au temps où les gens ne souriaient pas.

 

 

Quatrième rayon

 

Le rêve du petit bonhomme

 

Une nuit, le petit bonhomme fait un rêve. Dans ce rêve, il vivra des aventures et retrouvera quelqu'un. C'est une histoire de dunes et d'êtres emportés par le vent où rien ne dure, rien ne reste. Sauf peut-être dans le vent.

 

 

Dans une maison posée sur le souvenir d'une dune, il y a un petit bonhomme qui s’endort. Sa maman le regarde doucement, assise sur le bord du lit. Elle tient un livre fermé sur les genoux. Sur la couverture, il y a une vieille barque vermoulue. La nuit aussi regarde le petit bonhomme. Elle ne fait pas de bruit, pour ne pas le réveiller.

Le petit bonhomme rêve.

 

Il est dans une forêt. Seul. Il marche. Il cherche quelque chose. Le vent souffle dans les feuilles des arbres et agite la forêt comme une immense mer verdoyante. Il va pleuvoir.

Le petit bonhomme avance péniblement. Il tangue. Il lutte contre la houle qui secoue tout, jusqu’au sol sous ses pieds. Celui-ci est recouvert d’un humus odorant. L’odeur de la forêt. On entend des craquements, comme ceux que ferait la coque d’un vieux navire pris dans une tempête. Les arbres ploient sous le poids du vent. C’est une forêt de grand large. Elle est profonde et sombre. Si sombre que les ombres elles-mêmes ont des ombres. Si sombre que la forêt n’est plus qu’une gigantesque ombre mouvante et inquiétante. Et plus il s’enfonce, plus la forêt s’assombrit.

Le petit bonhomme porte un ciré rouge à large capuche. Toute la forêt l’observe. Il tend une lampe allumée devant lui. On a l’impression qu’il crée le chemin plus qu’il ne l’éclaire. Comme un phare, il sert de repère aux marins de la forêt. Les habitants de l’immensité végétale et ondulante rentreront sans encombre chez eux ce soir. Si les soirs existent ici. Dans l’autre main, il tient un panier. On ne sait pas ce qu’il y a dedans car un linge en recouvre le contenu.

 

Dans un coin mal rangé de la forêt, il y a un arbre. Et dans cet arbre, il y a un bateau. Coincé dans le branchage. On ne sait pas comment il est arrivé là. C’est ce bateau que cherche le petit bonhomme. Le chemin est difficile, il se prend les pieds dans des espèces d’algues acérées. Il a les mollets zébrés d’étincelles rouges.

Le petit bonhomme doit garder le cap.

 

Au détour d’un bosquet, il a une vision. Un loup se tient là, tapi. S’il n’avait pas fait aussi attention, le petit bonhomme se serait essuyé les pieds dessus. Le loup semble avoir été découpé dans l’ombre. Le petit bonhomme lui tend le panier d’une main chevrotante. Le loup s’en saisit et en examine le contenu. Il prend un air satisfait, reprend la forme qu’il avait laissée vide dans l’ombre et disparaît avec le panier.

 

Le petit bonhomme poursuit sa route et finit par arriver devant l’arbre au bateau. Au moment où il lève la tête vers l’embarcation, la pluie se met à tomber. C’est une pluie salée. Une pluie dure qui n’a pas décidé du moment où elle s’arrêterait. Il pleut tellement que l’eau commence à monter. Le petit bonhomme accroche la lampe au tronc et grimpe sur l’arbre. Grâce à une grosse branche, il enjambe le bastingage et monte dans le bateau. En fait de bateau, c’est plutôt une vieille barque vermoulue. Pendant ce temps, l’eau continue de monter. Arrivée au niveau de la barque, elle la soulève et l’emmène à travers les branches vers un endroit connu d’elle seule. Puis l’eau recouvre tout. Il n’y a plus que les cimes des arbres qui émergent encore.

Le petit bonhomme ne peut rien y faire. Il n’y a pas de rames dans la barque. Il attend, replié sur lui-même. Pour ne pas avoir trop peur, il s’imagine à cheval sur son papa. Sous la barque, des chouettes volent comme des poissons dans ce ciel à l’envers. Il continue de pleuvoir.

 

Au bout d’un moment, la barque s’immobilise. Une ancre invisible a été jetée. Le petit bonhomme se retourne. Une longue traînée d’un bleu plus foncé s’étend dans le sillage du rafiot. Comme une encre crachée par lui. C’est le chemin du retour.

La pluie cesse soudainement. Des gouttes retardataires tombent encore ici et là. Une ménagère céleste essore un dernier nuage comme si ce n’était qu’une vulgaire serpillière. Puis, plus rien. Le silence d’après la tempête. Les chouettes marines suspendent leur vol. Tout est immobile. Tout retient son souffle.

Le petit bonhomme se redresse et se met debout sur la barque en essayant de préserver son équilibre. Il porte les mains autour de sa bouche et crie une phrase. C’est son souhait le plus cher. Celui que l’on garde pour soi, caché dans un coin secret sous la poussière. Puis il se rassoit. Un vent qui a l’odeur de la mer se lève et vient lui frotter les joues. Elles deviennent rouges. Avec ce vent, un écho, un murmure plus léger que l’air lui revient. Il sait qu’il a été entendu. Il sourit tandis que l’écho s’évanouit le long de la ligne d’horizon.

Alors, le monde se remet en mouvement, se redresse. Les oiseaux de nuit reprennent leurs allées et venues. La barque remonte la trace d’encre bleue. Quand elle arrive à l’arbre, le niveau de l’eau baisse. Le bateau se prend dans les branches et s’immobilise. L’eau continue de descendre, puis disparaît tout à fait. Comme si elle n’avait jamais existé, elle est aspirée dans le sol de la forêt.

Le petit bonhomme descend de l’arbre, reprend sa lampe et rentre chez lui. Il fait toujours sombre, mais le vent est tombé. Il sort de la forêt et voit sa maison perchée sur la dune d'avant le vent.

 

Le petit bonhomme grimpe le long de ses souvenirs.

 

Sur le pas de la porte, son papa l’attend avec une tasse de lait chaud au miel. Il y a un petit nuage de fumée qui s’en échappe. Son papa agite la main. Il porte son vieux bonnet en laine rouge. Le petit bonhomme s’arrête et lui fait un signe aussi. Ça efface son papa. Comme s’il avait essuyé de la buée sur une vitre, il a une sensation de froid et d’humidité sur la paume et il lui reste quelques gouttes d’eau dans les yeux. Mais il sourit, d’un sourire rassuré. Il se remet à avancer. Il pousse la porte de chez lui, monte les escaliers et reprend sa place dans son lit. Bien au chaud sous le regard de sa maman.

 

Le rêve s’est terminé avant la nuit. Le petit bonhomme sait maintenant où revoir le vieux bonnet en laine rouge de son papa. Le jour peut se lever.