Tentation de la fuite, mode d'emploi:

Laisser le trait du stylo suivre celui de l'horizon, enfourcher son vieux vélo ou son vieux monocycle et se perdre sur ce trait.

Trouver un arbre qui n'appartient à personne et grimper, se percher dessus sans le déranger. D'une ligne à l'autre, d'un horizon à une verticale, à rebours du fil à plomb, d'un équilibre éphémère à l'autre.

Regarder par la fenêtre des feuilles, se tenir dans ce temps de l'arbre, ce temps suspendu, entre ciel et terre, parmi les courants d'air sauvages. S'extraire de la boue du réel. Faire un pas de côté. Retrouver une légèreté.

Alors, à l'écart du monde, de la société des hommes et de son bruit mauvais, boire un vers à sa santé.

Laisser le vertige décider de la beauté du poème qui se tait le long des branches.

Chercher le chant et le geste, l'esthétique du mouvement et celle du mot juste. Le funambule est le poète et le poète est le funambule. Histoire(s) d'être(s) vivant(s), histoires de voies (de voix). Se tenir à sa manière près du cœur des choses.

Rester là un moment à contempler les vides et les pleins, l'envers et l'endroit, le dedans et le dehors. Anachorète peinard. Éprouver son état d'humanité.

Tenir compte du fait que la vie se tient toute entière dans son absurdité, faire gaffe à la chute, remballer son bastringue et poursuivre son échappée encore un peu. Sa dissidence.

Et se rappeler jusqu'à la prochaine fois que nous appartenons aux arbres, que ce ne sont pas les arbres qui nous appartiennent.

Et qu'à leur image, il ne reste qu'un choix: la poésie ou le silence.

 

 

Listes d'hiver.

 

novembre 2016

Il y a dans ce matin

Il y a dans ce matin quelque chose qui brinquebale de travers.

C'est dans le jet dru et chaud dans la soupière

Et dans l'étau froid à la porte,

C'est dans le cri rauque de l'oiseau sur la gouttière

Et dans les feuilles sur le gris à l'échine blanche et morte,

C'est dans le ciel qui se signe silencieux et austère

Et dans les envolées des mouettes qui lacèrent la terre noire,

Et c'est dans les poussières qui gèlent sous le tapis de fer

Et dans les morts en sursis enterrés dans le placard.

 

décembre 2016

A la fin, rendre l'âme

Je laisserai ce que j'ai emprunté,

Je laisserai le bruit de la rosée qui s'en va

Et l'ombre qui sédimente dans l'herbe jaune,

Je laisserai les lisières aux coquelicots

Et les arabesques des poussières dans le rai de lumière,

Je laisserai la brume se tenir sous la lune

Et la lumière d'automne couler sur les tapis morts,

Je laisserai la lune brune avaler les soirs d'hiver

Et les amours naissants oubliés sur un banc,

Et je fermerai doucement la porte pour ne pas déranger.

 

 

 

Fantasmagories aux heures vides

 

janvier/février 2017

L'aube blonde

A travers des oublis de fumées et de bières,

L'aube pisse ses débris dans les gouttières

Et traîne sa misère le long des ruelles,

Le trottoir colle sous ses semelles.

Elle enterre la nuit sous une tristesse blonde,

Se lève en rotant son haleine

Et éclaire ce qui reste des canopées anciennes,

Aux fronts bas des premiers passants qui se hâtent,

Une baguette sous le bras,

L'aube emporte le bruit de nos vies moribondes.

Mais ce lendemain qui se lève ne sera pas vain,

Dans ce crépuscule déjà vieux, un banquier véreux est tombé sur le cul.

 

mars 2017

Concerto pour une averse

Des fumées à l'envers filent dans les rues arrêtées,

La dernière ombre du vent pleure sur le trottoir,

Les pas légers d'un hérisson dans le soir,

Dans un terrain vague, la mer échouée.

Un merle ancien cherche des vers seul dans un jardin,

Des squelettes d'araignées dansent dans l'arbre fou,

Les vieux saluent et dans le doute meurent.

Tout à coup, un roulement d'eau puis plus rien!

Deux oiseaux rouges rouillent sur un toit de pluie vert,

Un marabout assis sur un pare-brise prend l'eau,

Des nuages noirs courent dans les flaques,

Une chouette sous la lune,

Et un manteau froid qui dégouline dans la cuisine.

 

avril 2017

Dans les longs soirs de printemps

Sur la table de la cuisine, une cigarette se consume,

La tête dans ses morts.

Dans la penderie, les cintres jouent du clavecin,

Éloge funèbre à contreprintemps.

Dehors, par la fenêtre ouverte au vent, sous les ailes vides des corbeaux,

Les arbres font des nœuds, les nuages s'échappent.

La lourde terre noire et nue de ce pays se couvre lentement,

D'un long manteau vert brodé de jaune et de blanc.

Des oiseaux tricotent leurs amours ridicules dans les haies,

Le vieux mur de pierre bourgeonne d'oreilles rouges ou vertes pour écouter.

Dans les dernières lumières du jour, entre les branches au loin,

Des morceaux de vermeil flottent et disparaissent pour rien.

Deux voyageurs aux longs cous déposent leurs fientes sur la lune et repartent,

Et les mâchoires de la nuit avalent les êtres difformes le long des chemins noirs de la carte.

 

mai/juin 2017

Enfermements

Dans le soir qui tombe sur la mer verte,

Entre les pavés des quatre chemins,

Une chaise fait des allers-retours,

Dans son sillage, flotte une mouette solitaire.

La mort, pâle derrière sa fenêtre, épie les faits et gestes de la bête,

Espère-t-elle du poisson ou du repos? se demande-t-elle.

La mort, souvent, arrive en retard chez les vivants.

Comme pour l'avertir, sur les plumes terreuses de l'oiseau,

Elle dessine les naufrages secs à venir.

Mais la mouette a les yeux mouillés,

Elle rêve de pêches silencieuses de poissons de rosée,

Et de baignades infinies dans les grands champs bleus.

Elle crie.

Le géant qui passe la tête derrière le toit sombre ne l'entend pas,

Lui seul connait encore le chemin des dunes oubliées.

La chaise, indifférente, continue ses allers-retours sans fin,

Alors, la mouette abandonne la course, va se percher seule dans l'arbre léger où flotte la lune,

Et elle est avalée par la nuit.

Une nuit pleine des postillons du jour,

Des croassements des grenouilles et du bruissement de la terre,

Une nuit où le bleu vaut moins que le noir.

 

 

septembre 2017

Sur les champs encore verts

Sur les champs encore verts,

Une araignée a jeté son filet.

Il luit dans cette dernière lumière

Où flotte une odeur de glaise recouverte de fumée.

Ce sont les derniers jours de l'été,

La mer colle aux pieds.

Nous bâtissons sur les morts,

Que nous tuons avec nos vies.

Mais leurs os sont pourris,

Et nos vies s'évaporent,

Qu'avons-nous encore à faire

Dans cette ronde infinie

Qui n'a d'autre sortie

Que le cimetière?

De la nourriture pour l'araignée.

 

 

octobre 2017

Opéra pour une salle vide

Les draps défaits du jour qui se lève,

S'étalent en petits plis réguliers sur la grève,

Des araignées affairées tendent leurs filets dans le matin,

Petites pêcheuses de brume et d'embruns,

Une échelle rouillée appuyée contre le vent,

Monte vers un ciel écroulé depuis d'autres temps,

Sous les dernières frondaisons jetées par-dessus les chemins,

Dans une odeur de terre et de matière en décomposition,

Éclatent partout de vilains champignons qui tourmentent de leurs questions,

Le promeneur sans destin.

L'étendue couleur bleu de gris fouille toujours le rivage,

Les mouettes n'ont pas de visages,

Et meurent avant la mer.

L'air est éclairé et le vert mousse sur les dos voûtés,

L'éternité s'indiffère et passe à travers nos souhaits.

Coup d’œil dans le rétro, c'est l'automne aussi dans le métro!

Poussés par de longues cohortes, les hommes comme les feuilles mortes,

Tombent sans allégros avec, à la main, leurs chapeaux!

 

 

novembre 2017

A l'envers des reflets

La ligne d'un pigeon solitaire,

Le cri d'un corbeau derrière le grand mur,

Et les arbres roux qui se répandent dans la boue,

Le grincement de dents d'une vieille éolienne,

Et le ciel à l'envers dans les flaques,

Qui fuit avec les oies sauvages,

En équilibre sur les cheveux des arbres,

Et la vie et la mort serrées l'une contre l'autre,

Qui filent à vive allure dans le train musette,

Et l'effroi des hommes qui s'effeuillent sur le quai,

Qui geignent et qui ont froid,

Des lambeaux de guerre dans le creux de l’œil,

Et cette femme qui relève, dans le reflet fiévreux de sa fenêtre,

Ses cheveux et mon souffle chancelant.

 

 

décembre 2017/janvier 2018

La femme au visage de nuit

Dans les derniers instants du jour qui se meurt,

Quand l'aiguille vient de basculer,

Loin des lunes à emporter et des ivresses désœuvrées,

Je regarde l'armée des fleurs

Conquérir l'herbe noire.

Comme souvent, quand se referme le tiroir du soir,

J'arpente le temps sur le dos d'une fourmi

Et je croise, en haut d'un pissenlit,

La femme au visage de nuit.

Elle va d'un pas de bohémienne emportant mes hontes anciennes,

Dans cet âge figé où la bêtise et l'amour étaient des éoliennes.

 

 

février 2018

Il y a des journées

Il y a des journées de silence et de soleil,

Où les vieilles oublient les heures aux fenêtres,

Où la neige fond.

Des journées où le lent basculement des horizons,

Empêche les ardeurs de naître.

Des journées où le vent soulève des bouquets de corbeaux,

Dans les champs en corps blancs,

Des journées perdues entre deux autres,

Comme un léger dépôt entre deux êtres,

Comme un courant d'air serré entre deux éléphants,

Des journées où le baiser froid d'un moujik vous redonne un cœur,

Des journées qui naissent, vivent et meurent,

Et qui n'ont d'autres frontières que leurs propres heures.

Des journées de février.

 

 

mars 2018

Par les fêlures du clochard

Le soir assombrit la pluie qui arrose les pissenlits,

Dans les fissures des trottoirs.

Une toux jaunâtre brise le silence des chiens,

Un clochard reprend son souffle dans sa bouteille.

L'homme a avalé trop de ville, trop de sang gris, de fumées enchevêtrées,

De morceaux de cimetière, de vieux qui parlent au ciel.

Le caniveau pisse sur ses pieds, des petites bêtes courent sur sa capuche,

Sous les rues suspendues qui écrasent les planches et les bâches tendues,

Il regarde la danse des princesses d'ailleurs, la belle musique de leurs couleurs,

Les pieds qui tournent dans la boue et les visages qui embrassent la pluie,

Les carrés de tissus qui s'envolent, la fin ou le début de toute géométrie.

Alors l'homme participe, en pleurs, à la rondeur millénaire du monde survenue,

Et, seul maintenant, seul avec la pluie, avec le vent entre les toits,

Avec des rires dans les oreilles et de la ville dans le foie,

Il se souvient des jours perdus.

 

 

avril 2018

Les herbes folles

J'allais au petit jour,

D'un pas indécis et lourd,

Parmi les pierres et les velours.

Poussant le vent pour me faire un chemin,

Et les herbes folles à mes côtés,

Qui murmuraient, qui murmuraient.

Nous sommes les herbes folles,

Celles qui s'échappent,

Celles qui n'oublient pas la beauté des fossés,

Celles qui connaissent tes creux et ta fin,

Celles sans qui tu serais déjà mort,

Là, dans le passage des chiens.

 

 

mai 2018

C'est l'heure des oiseaux noirs

Le vent dépose ses souliers au bord d'un champ,

Court dans la luzerne,

Et agite les fous et les branches d'un frêne blanc,

Aux portes des cafés,

Il fait sonner les verres des ombres accoudées,

Et emporte au loin leurs bières et leurs idées,

C'est l'heure des oiseaux noirs,

Qui retournent au lieu quand vient le soir,

C'est l'heure des cris de bêtes,

Des petites fenêtres,

Des grands couloirs de ciel et des longs abreuvoirs,

C'est l'heure des brumes entre les choses,

Des éléphants dans les arbres,

C'est l'heure où les hommes vont à l'abattoir.

 

 

juin 2018

Les bras baissés

Il est là sans l'être,

Se balance sans bouger,

Les heures passent à sa fenêtre,

sans faire de plis à ses journées.

Être ou ne pas être,

Il n'a pas tranché,

Il laisse les petits contremaîtres,

Choisir sa destinée.

Il en fait des kilomètres,

Pour laver la vaisselle ou aller pisser,

Et songe à tout ce qu'il aurait pu être,

Quand il se rassied dans son canapé.

Que c'est lassant d'être,

Il en est fatigué,

Et mourir peut-être,

Mais il n'y a pas pensé.

 

 

juillet/août 2018

La nuit n'est jamais la même pour celui qui s'y assied

L'oiseau fait tenir le toit avec sa chanson puis se tait,

Le souffle des arbres est celui ancien au fond de la gorge,

Minuit sonne au clocher des hommes,

Un dernier froissement d'ailes,

L'armée sombre du ciel avance en silence,

Là où je suis, je ne dors pas,

Je suis le caillou qui roule, je suis l'herbe folle qui se penche,

Je mets un pied devant l'autre jusqu'à demain,

Le merle fidèle sur son fil attend que je meure,

Le poids des poires qui poussent appartient au poirier,

Les bourdons laissent la place aux papillons

Dans les parfums noirs de lavande,

Il y a une légèreté dans les bruits de l'air,

Et une gravité au fond de ne pouvoir embrasser

Tout entier ce qui se tait,

La nuit n'est jamais la même pour celui qui s'y assied,

Demain matin, la vieille voisine relèvera son volet à six heures,

Il faudra sortir les poubelles.

 

 

septembre 2018

Ce soir

Ce soir, les coudes collent aux tables, les chaises s'en vont sans bruit,

Et les papillons de nuit meurent aux pieds des lampadaires.

Ce soir, on tient encore debout sur nos derrières,

La lumière fait des petites mers d'or dans nos verres,

Alors on les vide à la petite cuillère et on se jette par-dessus bord.

Ce soir, on arrose les limaces, serrés les uns contre les autres quand la mer d'or monte,

On mélange nos haleines à celle vilaine du monde,

Et on vacille ensemble dans l'air frais, la distance est trop grande avec nos pieds.

Ce soir, on traverse des pays inconnus,

On a la langue rêche à cause de tout ce qui empêche,

On penche à l'envers des autres, on est mal fichus et nus.

Ce soir, on sent un peu mauvais,

On gueule fort nos bouts d'idées, magnifiques et réconciliés

Avec nos corps de bêtes et tout ce qui empêche et tout ce qui sent mauvais.

Ce soir, on échange nos visages, on dépose nos figures dans les fossés.

Et quand on s'y réveille au petit jour, en compagnie de légers velours,

Toujours les uns contre les autres serrés,

On se souvient que là et à cet instant le choix n'est pas encore fait,

Que là et à cet instant on sent un peu moins mauvais.

 

 

décembre 2018

Jour perdu

L'effacement lent des feuilles,

Sous des fumées fouillées par des squelettes nus,

Rien ne s'accroche au portemanteau de ma mémoire,

Les creux remplis de cailloux froids,

Sur un chemin noir à travers les cendres d'hier,

J'erre en compagnie de ce jour perdu.

 

 

mai 2019

Débordement

Pendant longtemps, on pense que grandir c'est ajouter des pièces,

Et puis un jour, on finit par être trop grand,

On déborde.

Alors on se dit qu'on s'est trompé,

Que grandir ce n'est peut-être pas devenir grand,

Que c'est peut-être réussir à rester petit au contraire,

On se dit qu'il faut commencer par rétrécir,

Pour ne plus être coincé,

Pour pouvoir aller là où on veut,

Et comprendre enfin qu'on est tout petit face au monde et au temps,

Et que c'est exactement comme ça qu'on doit être,

Tout petit face au monde et au temps,

Sans y comprendre rien de plus.

Et si, parfois, malgré tout, le long du chemin, il nous arrive de grandir, alors ce sera par hasard ou par erreur,

Ce sera sans prendre plus de place, sans faire plus de bruit,

Ce sera aussi parce qu'on l'aura choisi,

Seul.

Et puis on se dira, vers la fin, que grandir c'est surtout laisser de la place,

Aimer ses vides,

Attendre au coin d'une rue, sur un bout de trottoir, sur un vélo ou sur une chaise, les autres au loin,

En occupant son petit lieu jusqu'aux bords,

Et pas plus.

 

 

juin 2019

Frontières

Tu sais, ma fille, ce n'est pas ce qu'on entend,

C'est beau, c'est grand, ça laisse passer le vent,

C'est une clameur,

C'est en même temps ici et ailleurs.

Ce n'est pas entre toi et l'Autre que tu inventas,

À travers la fenêtre, par la rue éclairée,

Flottant dans son reflet et ses habits d'humanité,

Aux heures où tu ne dormais pas.

Cet Autre, c'était toi,

C'était l'Ailleurs qui n'est plus pour toujours,

Quand on chante le jour,

À travers de sombres bois.

Bientôt tu t'échapperas et tu te perdras,

D'autres sourires que les miens,

Tu franchiras et tu embrasseras,

T'envelopperons de riens.

Toi, l'Autre, mon frère étranger, nous irons nous retrouver,

Sur les frontières pour un dernier pas,

Nous chanterons la clameur des oubliés,

Et nous prendrons dans nos bras tous ceux qui ne dorment pas.